La liquidation judiciaire de Brandt, prononcée cette semaine par le tribunal des activités économiques de Nanterre, ne signe pas seulement la disparition du dernier grand fabricant de gros électroménager en France. Elle acte la fin brutale d’un projet industriel transméditerranéen qui, il y a dix ans, incarnait une promesse rare : celle d’un capital africain capable de sauver, moderniser et projeter un fleuron historique de l’industrie européenne. Avec Brandt, ce sont des marques centenaires, un savoir-faire et des centaines d’emplois qui s’éteignent, dans un silence chargé de désillusion.
Lorsque le groupe algérien Cevital rachète Brandt en 2014, l’opération est perçue comme un tournant historique. Pour la première fois, un groupe privé algérien investit massivement en France, injecte des centaines de millions d’euros et prend le contrôle de marques emblématiques comme Brandt, De Dietrich, Sauter ou Vedette. À travers Issad Rebrab, c’est un « rêve algérien » qui prend forme : celui d’un capital industriel sud-méditerranéen capable de créer de la valeur, de préserver l’emploi et de s’imposer dans la compétition mondiale.
Dix ans plus tard, ce rêve s’est fracassé contre une réalité politique brutale. Si Brandt a souffert de la concurrence internationale et d’un marché européen sous tension, l’effondrement du groupe ne peut être dissocié de la déstabilisation profonde de Cevital depuis 2022. La mise à l’écart violente d’Issad Rebrab, marginalisé puis neutralisé politiquement par le pouvoir algérien, a affaibli le groupe dans son ensemble, provoquant une chute massive de son chiffre d’affaires et paralysant sa capacité d’investissement, de décision et de projection internationale.
L’affaire Brandt révèle ainsi une mécanique bien plus large : celle d’un pouvoir algérien incapable de tolérer l’autonomie économique, la réussite entrepreneuriale et l’émergence de champions industriels indépendants. En s’acharnant contre l’un de ses rares capitaines d’industrie de dimension internationale, le régime a détruit de la valeur bien au-delà de ses frontières, sacrifiant emplois, crédibilité et influence économique. L’échec de Brandt n’est pas seulement celui d’une entreprise, mais celui d’un écosystème politique qui transforme toute ambition en risque systémique.
Au final, la chute de Brandt agit comme un révélateur cruel. Elle montre que le pouvoir algérien ne sait faire qu’une chose : mobiliser une énergie considérable pour casser tout progrès, qu’il s’exprime chez ses voisins, en Europe, ou au sein même de son propre pays. Là où certains États cherchent à protéger, accompagner et amplifier leurs champions économiques, Alger s’illustre par une logique inverse : celle de la destruction méthodique de toute réussite qui échappe à son contrôle. Brandt n’est pas seulement une faillite industrielle ; c’est le symbole d’un gâchis politique et économique aux conséquences durables.