Par Khalid Achibane: Analyste économiste
L’analyse de l’interaction entre les politiques sectorielles et l’ingénierie douanière au Maroc révèle une dérive structurelle où l’instrument tarifaire, considéré auparavant comme un pilier de la souveraineté économique, se retrouve soumis à des logiques de rentes sectorielles. Alors que les droits de douane devraient servir de stabilisateurs automatiques face aux chocs exogènes, ils sont systématiquement neutralisés pour compenser les défaillances des stratégiessectorielles très orientées vers l’export. On assiste ainsi à un mécanisme paradoxal : on renonce aux recettes douanières pour masquer les limites de la souveraineté, ce qui alimente un cercle budgétaire fragile.
Pourtant, l’histoire économique récente montre clairement que la révision de la doctrine douanière peut jouer un rôle déterminant dans le processus d’émergence. Plusieurs pays ont su utiliser les accords commerciaux comme levier pour attirer la technologie, tout en assurant une protection ciblée de leurs secteurs naissants. D’autres ont choisi une ouverture progressive de leurs marchés, après avoir consolidé la compétitivité de leurs entreprises. Enfin, certains ont privilégié l’intégration dans des unions douanières, à l’image de la Turquie avec l’Europe, afin de moderniser leur appareil productif, tout en maintenant une stratégie offensive sur d’autres marchés.
Pour le Maroc, la voie du progrès réside dans cette capacité à transformer la douane : d’un simple guichet de perception ou d’exonération, elle doit redevenir une arme de négociation industrielle, capable d’imposer une réciprocité réelle et de subordonner l’accès au marché national à la création de valeur locale et à la sécurité des approvisionnements de base.
Cependant, la réalité met en évidence une situation différente. À titre d’exemple, la suspension récurrente des droits de douane sur des produits stratégiques, en 2024 et 2025, telsque les bovins et ovins, les viandes rouges, l’huile d’olive et le riz cargo, illustre une gestion de l’urgence. En supprimant ces taxes pour contenir l’inflation, l’État soutient indirectement les importations devenues nécessaires à cause du stress hydrique et des choix de production tournés vers des cultures d’exportation (comme les fruits rouges ou l’avocat). Sur le plan de la théorie des finances publiques, ce manque à gagner douanier restreint les marges de manœuvre pour le financement des politiques sociales, créant un transfert de richesse implicite du Trésor public vers les importateurs, sans garantie de répercussion totale sur le prix final payé par le citoyen.
À titre d’exemple, le cas de la tomate illustre clairement cette situation. Le prix sur le marché national a récemment atteint près de 15 dirhams le kilogramme (environ 1,5 euro), selon les données observées au début de l’année 2026. Cette hausse intervient alors que les exportations marocaines de tomates ont dépassé 745 000 tonnes en 2025, permettant au Maroc de se classer troisième fournisseur du marché européen. Cette évolution des prix s’inscrit dans un contexte marqué par une sécheresse sévère ayant duré six années consécutives (2019-2025), ce qui a fortement réduit les ressources en eau. Par ailleurs, les importations de tomates restent soumises à un droit de douane d’environ 40 %, mis en place pour protéger la production nationale contre la concurrence étrangère.
Dans ce contexte, la question de l’efficacité de cette politique de protection se pose. A quoi sert une politique douanière protectionniste si la politique sectorielle ne semble pas avoir atteint ses objectifs principaux, à savoir protéger le pouvoir d’achat des consommateurs et assurer une disponibilité suffisante du produit sur le marché local à des prix raisonnables ?
Au niveau industriel, cette fragilité est accentuée par certains accords de libre-échange, qui n’ont pas toujours permis de renforcer l’industrie locale. Dans plusieurs cas, ils ont plutôt favorisé les importations au détriment de la production nationale, aggravant le déficit commercial. Face à cela, le Maroc a multiplié les mesures de défense commerciale : droits antidumping, taxes de sauvegarde, parfois très élevées, notamment sur certains produits industriels comme l’acier, les fils galvanisés, les tapis, les conserves de tomate ou les fours électriques. Ces interventions, bien que nécessaires, témoignent d’une politique douanière réactive plutôt que proactive, tentant de corriger a posteriori des distorsions que la politique sectorielle n’a pas su anticiper.
À ce jour, le Maroc a instauré près de 30 mesures de défense commerciale visant des produits dont la majorité est originaire de pays liés au Royaume par des accords de libre-échange prévoyant l’exonération des droits de douane. À titre d’illustration, un droit antidumping de 29,93 % a été appliqué aux conserves de tomates originaires d’Égypte, alors même que ce produit bénéficie d’une exonération des droits de douane à hauteur de 40 % dans le cadre de l’Accord de libre-échange entre les pays arabes ainsi que de l’Accord d’Agadir.
Un autre exemple de cette situation concerne les fours électriques originaires de Turquie, soumis à un droit antidumping variant entre 32,82 % et 62,07 % selon les exportateurs, alors que ce même produit bénéficie d’une exonération tarifaire de 30 % en vertu de l’Accord de libre-échange conclu avec la Turquie.
Dans ce contexte, il convient de s’interroger sur la portée réelle de ces mesures, dont l’effet demeure limité dans le temps (dix ans au maximum), et qui, dans certains cas, ne parviennent pas à compenser les droits d’importation exonérés dans le cadre des accords de libre-échange.
À cet égard, toute évolution demeure tributaire de la réponse à deux interrogations centrales. D’une part, l’allègement des droits de douane appliqués au secteur agricole est-il de nature à porter atteinte à sa compétitivité, ou s’agit-il principalement d’une contrainte d’ordre psychologique, entretenue par des acteurs bénéficiant de rentes sectorielles ?
D’autre part, quelle est la pertinence de la conclusion d’accords de libre-échange dont les dispositions peuvent, dans certains cas, apparaître contradictoires )l’exclusion du secteur agricole dans l’accord conclu avec l’Égypte, alors même qu’il est inclus dans l’accord avec les pays arabes dont bénéficie ce même pays( et dont les effets semblent, en pratique, orientés en faveur de ces partenaires, en raison d’un déficit structurel de compétitivité ou de l’absence d’entreprises marocaines sur ces marchés ?
Dans ces conditions, disposons-nous réellement de la volonté et de la détermination nécessaires pour engager une révision cohérente et ambitieuse des politiques publiques en la matière ?