Dans la banlieue industrielle de Rouiba, au nord d’Alger, le ronron des machines marque un tournant historique pour l’Algérie. Jeudi 19 février, le groupe public Giplait a inauguré la plus grande laiterie du pays, une usine étalée sur plus de quatre hectares capable de transformer 1,2 million de litres de lait par jour. Entre lignes de production UHT et lait pasteurisé vendu à prix subventionné, l’établissement entend réduire la dépendance du pays aux importations massives et structurer une filière laitière longtemps éclatée et vulnérable. Pour Samah Lahlouh, PDG de Giplait, ce projet n’est pas seulement industriel, mais stratégique : « C’est une étape vers l’autosuffisance et la stabilité du marché national. »
Derrière cette inauguration se dessine un plan plus large : Giplait a récemment exploré des partenariats internationaux, notamment avec le géant russe EkoNiva, pour implanter des fermes pilotes et transférer compétences et technologies. Le but est double : accroître la compétitivité locale et aligner la production algérienne sur les standards internationaux. L’enjeu dépasse la simple production de lait : avec la consommation par habitant la plus élevée d’Afrique et des importations colossales (236 000 tonnes de lait en poudre en 2024), l’Algérie cherche à transformer la dépense importée en richesse locale et à limiter la facture annuelle qui représentait près de 22 % des importations africaines de produits laitiers.
Mais les ambitions nationales attirent aussi les regards étrangers. Le groupe qatari Baladna, déjà implanté en Algérie, prévoit un mégacomplexe agroindustriel à Adrar, avec un troupeau de 270 000 vaches et une capacité de production de 200 000 tonnes de lait en poudre par an. Le projet, estimé à 3,5 milliards USD, vise à sécuriser les besoins intérieurs tout en créant un hub africain pour les exportations. D’autres initiatives similaires se dessinent au Nigeria et en Égypte, révélant l’attractivité du marché algérien pour les investisseurs internationaux.
Au final, cette inauguration illustre la double dynamique qui façonne l’avenir du lait en Algérie : d’un côté, l’État cherche à reprendre le contrôle de la filière et à soutenir ses PME et producteurs locaux ; de l’autre, le marché attire des acteurs étrangers prêts à investir massivement. Entre souveraineté alimentaire et concurrence internationale, le pays amorce une mutation industrielle dont les impacts sur l’économie, l’emploi et l’indépendance alimentaire se feront sentir dans les années à venir.