À quelques jours des élections législatives prévues le 1er juin, l’Éthiopie entre officiellement en campagne dans un climat de fortes tensions politiques et sécuritaires, révélateur des fragilités persistantes d’un pays encore marqué par les fractures ethniques, les conflits armés et les séquelles de la guerre du Tigré.
À Addis-Abeba, le principal parti d’opposition, les « Citoyens éthiopiens pour la justice sociale » (EZEMA), a lancé sa campagne en défendant une vision politique qui rompt avec l’architecture traditionnelle du pouvoir éthiopien, historiquement structurée autour des identités ethno-linguistiques. Le mouvement plaide pour une approche fondée sur la citoyenneté, un fédéralisme démocratique plus équilibré et un renforcement de la justice sociale dans un pays où les tensions communautaires continuent de façonner la vie politique.
Face à lui, le Parti de la prospérité du Premier ministre Abiy Ahmed apparaît largement dominant. Arrivé au pouvoir en 2018 avec l’image d’un réformateur capable de pacifier le pays et de moderniser l’État, Abiy Ahmed dirige depuis 2019 une formation politique devenue l’épicentre du pouvoir fédéral. Lors des législatives de 2021, son parti avait remporté 485 des 502 sièges en jeu, consolidant une hégémonie politique dénoncée par ses opposants comme un verrouillage progressif de l’espace démocratique.
EZEMA tente néanmoins d’incarner une alternative politique crédible, notamment en mettant en avant une représentation féminine importante dans ses listes électorales et ses structures dirigeantes. Une stratégie qui vise autant à renouveler l’image de l’opposition qu’à séduire une jeunesse urbaine de plus en plus critique vis-à-vis des logiques identitaires qui dominent la vie publique depuis des décennies.
Mais derrière cette campagne électorale, le paysage politique éthiopien reste profondément déséquilibré. Sur les vingt-trois partis officiellement enregistrés pour le scrutin, plusieurs sont considérés comme proches du pouvoir ou dépourvus d’une réelle autonomie politique. Une partie de l’opposition historique demeure marginalisée, affaiblie ou absente du processus électoral. Certaines figures vivent en exil, tandis que d’autres se cachent encore dans un contexte de répression et d’instabilité sécuritaire.
Le scrutin se déroule surtout dans un pays où l’autorité de l’État reste contestée dans plusieurs régions stratégiques. Des insurrections armées persistent en Oromia et dans l’Amhara, où les affrontements entre forces fédérales et groupes rebelles continuent d’alimenter l’instabilité. Dans cette dernière région, les autorités électorales ont annoncé l’annulation du vote dans 30 des 137 circonscriptions en raison de l’insécurité.
Le groupe armé Fano, devenu l’un des principaux acteurs de la crise amhara, a menacé de considérer les électeurs participant au scrutin comme des soutiens au pouvoir fédéral, laissant planer le risque de nouvelles violences.
Dans le nord du pays, la situation du Tigré continue également de symboliser les fractures non résolues de l’Éthiopie post-guerre civile. L’autorité électorale a confirmé qu’aucun vote ne serait organisé dans cette région où près d’un million de personnes restent déplacées après le conflit qui a opposé les forces fédérales au Front populaire de libération du Tigré (TPLF). Malgré l’accord de paix signé en 2022, les tensions politiques et militaires entre Addis-Abeba et les autorités tigréennes demeurent vives.
Au-delà du simple enjeu électoral, ce scrutin apparaît comme un test majeur pour Abiy Ahmed, longtemps présenté comme l’homme du renouveau éthiopien avant que les conflits internes ne viennent fragiliser son image sur la scène internationale. Entre aspirations démocratiques, rivalités identitaires et militarisation croissante du paysage politique, l’Éthiopie tente aujourd’hui d’organiser des élections dans un pays encore traversé par des lignes de fracture profondes.