Par Hamza BAYE
Au Maroc, la participation politique et citoyenne des personnes migrantes et réfugiées demeure souvent réduite à des consultations ponctuelles. Pourtant, lorsqu’elle s’inscrit dans la durée — au sein d’associations, de syndicats, de conseils locaux ou de plateformes interinstitutionnelles — elle devient un levier décisif de prévention et de lutte contre les violences basées sur le genre.
Depuis l’adoption de la Stratégie nationale d’immigration et d’asile (SNIA) en 2013, le Maroc a franchi des étapes significatives en établissant un cadre d’intégration et d’accès aux droits. Deux campagnes de régularisation ont permis à des milliers de personnes migrantes d’obtenir un statut légal, tandis que les dispositifs sectoriels en matière de santé, d’éducation et d’emploi ont contribué à élargir l’accès aux services de base. Toutefois, bien que saluée, la mise en œuvre de la SNIA a connu des inflexions et demeure inachevée sur le plan législatif.
Dans le même esprit de réforme, la loi n° 103.13 relative à la lutte contre la violence à l’égard des femmes, entrée en vigueur en 2018, a marqué un tournant juridique. Mais elle ne garantit pas encore une protection égale pour toutes, notamment pour les femmes migrantes et réfugiées confrontées à des barrières linguistiques, administratives et sociales.
Les chiffres rappellent l’ampleur des défis. L’enquête nationale 2019 du HCP indique que 57 % des femmes âgées de 15 à 74 ans ont subi au moins un acte de violence durant l’année précédant l’enquête, avec une forte composante conjugale. La violence numérique représente 19 % de l’ensemble des violences, et les taux de plainte restent faibles.
Parallèlement, les réalités migratoires sont bien installées. En 2024, le Royaume compte 148 152 ressortissant·e·s étranger·e·s résidant au Maroc, selon le RGPH. Le HCR recense par ailleurs 17 791 réfugié·e·s et demandeur·euse·s d’asile originaires de plus de 60 pays, répartis dans 80 localités, majoritairement en milieu urbain.
C’est précisément dans l’écart entre le cadre légal et l’expérience vécue que la participation politique et citoyenne prend tout son sens. Les violences de genre se nourrissent de l’isolement, de la précarité statutaire et des obstacles d’accès aux services. L’inclusion civique — via les associations, syndicats et comités consultatifs — réduit ces facteurs : elle renforce le capital social, crée des passerelles vers la santé, la justice ou l’hébergement, et accélère le référencement des cas.
Les migrant·e·s et réfugié·e·s engagé·e·s dans la vie associative ou syndicale deviennent des acteurs de prévention : ils orientent les survivantes vers les services de santé et de justice, identifient les obstacles, et proposent des solutions concrètes telles que la mise à disposition d’interprètes, la création de guichets mobiles ou la formation interculturelle des intervenants de première ligne. Là où cette participation est institutionnalisée, les indicateurs progressent : davantage de signalements, délais d’accès réduits, satisfaction accrue des usagères, pertinence renforcée des diagnostics et meilleure redevabilité des services.
Les expériences internationales confirment ce mécanisme. Au Canada, les Local Immigration Partnerships (LIP) ne délivrent pas de services eux-mêmes : ils orchestrent, à l’échelle municipale, la coopération entre collectivités, associations et services publics pour co-construire des réponses adaptées aux besoins des migrant·e·s et réfugié·e·s, notamment en matière de violences de genre. Ces dispositifs démontrent qu’une gouvernance inclusive améliore la pertinence des politiques publiques et la cohésion sociale.
Plus la participation est institutionnalisée, plus l’accès s’améliore : la représentation fait remonter des besoins précis, la confiance communautaire augmente le signalement, la coproduction fluidifie les parcours, et un plaidoyer partagé facilite la sécurisation de budgets récurrents.
Pour le Maroc, l’enjeu est désormais de transformer des initiatives dispersées en mécanismes formalisés. À l’aube de la Coupe du monde 2030, que le Royaume co-organisera avec l’Espagne et le Portugal en revendiquant une vision « YallaVamos » axée sur l’inclusion et l’impact social, la question n’est plus seulement morale ou humanitaire : elle est stratégique. Intégrer les personnes migrantes et réfugiées dans la gouvernance locale et nationale — notamment dans les commissions de lutte contre les VBG, les comités de préparation du Mondial ou les conseils citoyens — renforcerait la crédibilité internationale du Maroc et consoliderait son positionnement comme hub africain de coopération sociale.
Les recommandations convergent vers un impératif clair : faire passer la participation des personnes migrantes et réfugiées du registre symbolique à une inclusion institutionnalisée, financée et responsabilisée. Créer des conseils locaux d’inclusion, garantir des lignes budgétaires durables pour les associations migrantes, déployer des médiateurs multilingues, instaurer des chartes anti-harcèlement dans les espaces publics et professionnels, ou encore publier des baromètres annuels sur les violences et la migration ne sont pas des options, mais des leviers structurants.
Le Maroc dispose déjà des fondations nécessaires : un cadre migratoire reconnu, une loi dédiée aux VBG, et un tissu associatif dynamique. L’enjeu des cinq prochaines années est d’en faire un modèle d’inclusion effective. À terme, il ne s’agit pas seulement d’écouter les migrant·e·s et réfugié·e·s, mais de les associer pleinement au pouvoir d’agir. C’est à ce prix que l’accueil, l’égalité et la protection deviendront des politiques publiques durables et mesurables.