Par Amal Mellakh. Doctorante et spécialiste en Patrimoine.
Il suffit parfois de pousser une vieille porte , de traverser une ruelle de la médina ou de s’arrêter quelques instants dans le patio d’un riad , pour comprendre que le patrimoine marocain est bien plus qu’un héritage architectural, Il porte en lui une mémoire, une histoire,une spiritualité et une manière d’habiter le monde qui se sont construites au fil des siècles.
Dans les murs de nos anciennes demeures, dans les motifs de nos zelliges, dans le travail minutieux du plâtre sculpté, dans les fontaines de nos patios ou chacun a une partie du ciel en bonus ,et dans la spiritualité de nos artisans, il y a quelque chose qui ne se mesure ni en mètres carrés ni en valeur immobilière, Il y a une histoire, une identité et une part de nous-mêmes.
Mais la question est comment préserver cette richesse tout en répondant aux exigences du présent ? Comment faire évoluer nos villes, restaurer nos monuments et adapter nos espaces de vie sans dénaturer ce qui fait la singularité de notre patrimoine ?
C’est là que réside tout le défi : marier le patrimoine marocain et la modernité sans lui faire perdre son âme.
Notre pays n’a pas à choisir entre la tradition et la modernité, Il doit plutôt trouver le juste équilibre entre les deux.
Le Maroc change, ses villes se développent, les modes de vie évoluent et les attentes des citoyens sont légitimement différentes de celles des générations précédentes, Le confort, l’accessibilité, la sécurité et les nouvelles exigences environnementales sont devenus des éléments incontournables de notre quotidien.
Il serait donc injuste de considérer le patrimoine comme une réalité figée, condamnée à rester enfermée dans le passé, nos médinas ne sont pas des musées à ciel ouvert,elles sont des lieux de vie, avec leurs habitants, leurs commerces, leurs métiers, leurs difficultés ,leur diversité et leurs aspirations.
Les faire vivre suppose de les entretenir, de les adapter avec intelligence et de leur donner les moyens de continuer à accueillir la façon moderne sans pollution visuelle.
Cependant, moderniser ne signifie pas transformer systématiquement,restaurer ne signifie pas remplacer,ou rénover, et développer ne devrait jamais signifier effacer.
Nous devons nous interroger sur certaines transformations qui, au nom de la modernité, risquent parfois d’uniformiser nos paysages urbains, d’altérer les matériaux traditionnels ou de faire disparaître des détails architecturaux qui donnent à nos villes leur caractère propre,surtout que la propreté apparente ce n’est pas un critère de bonne hygiène.
À quoi bon préserver une façade si l’on en efface les motifs qui racontent son histoire ? Quelle valeur donner à une restauration si elle conserve l’apparence d’un lieu tout en faisant disparaître le savoir-faire qui lui a donné naissance ?
La question n’est pas de refuser le changement,elle est de savoir ce que nous voulons conserver au cœur de ce changement.
À Marrakech, à Fès, à Meknès, à Tétouan ou dans les villages de l’Atlas, notre patrimoine s’exprime de différentes manières, Il se lit dans la pierre, la terre, le bois, les couleurs, les formes architecturales, mais aussi dans les usages, les traditions et les relations humaines qui se sont développés autour de ces lieux.
Marrakech par exemple a réussi ,cette union dans plusieurs endroits ( cafe pacha , la Douiria mouassine,11/12 Marrakech,le jardin secret…etc)
Chaque région possède ses particularités,chaque territoire raconte une histoire, cette diversité constitue une richesse qu’aucune modernisation ne devrait réduire à un modèle unique.
Car notre identité ne réside pas uniquement dans les grands monuments phares ,elle se trouve aussi dans les maisons modestes, les ruelles anciennes, les places de quartier, les ateliers d’artisans et ces détails familiers auxquels nous ne prêtons pas toujours attention, jusqu’au jour où ils disparaissent.
Il faut également penser aux femmes et aux hommes qui font vivre ce patrimoine,derrière un zellige réalisé à la main, il y a un artisan et des années d’apprentissage, derrière une porte sculptée, il y a un savoir transmis, derrière une maison ancienne, il y a plusieurs générations de souvenirs.
Préserver le patrimoine marocain, c’est donc préserver bien davantage que des bâtiments,c’est reconnaître la valeur de celles et ceux qui détiennent ces savoir-faire, soutenir la transmission des métiers traditionnels et permettre aux jeunes générations d’en faire une source de fierté, mais aussi d’avenir professionnel et développement social.
La modernisation peut justement contribuer à cette transmission,commençons par les nouvelles technologies qui peuvent faciliter la documentation et la conservation des monuments et qu’ils restent pas muets, des équipements contemporains peuvent améliorer le confort des bâtiments anciens,de nouveaux usages peuvent redonner vie à des espaces délaissés.
Mais ces interventions demandent de la compétence, de la mesure et une connaissance réelle de l’histoire des lieux, elles doivent être pensées avec les architectes, les spécialistes du patrimoine, les artisans, les collectivités et les habitants concernés.
Il ne s’agit pas de reproduire le passé à l’identique, ni de refuser toute création contemporaine,Il s’agit de permettre à l’architecture d’aujourd’hui de dialoguer avec celle d’hier, sans chercher à la dominer ou à l’effacer.
Cette exigence doit également s’accompagner d’une réflexion sur le tourisme, le patrimoine marocain attire des visiteurs du monde entier, et cette attractivité peut contribuer à l’économie locale, à la création d’emplois et à la valorisation des savoir-faire,mais cette richesse ne doit pas nous faire oublier que les médinas sont avant tout des lieux habités et on est dans l’obligation de respecter l’intimité des ses habitants, car la population intramuros est en general conservatrice, leur authenticité ne se résume pas à une belle image destinée aux visiteurs,elle dépend aussi de la possibilité, pour ces habitants, d’y vivre dignement, d’y travailler et de conserver leurs liens avec leur quartier.
Un patrimoine vivant est un patrimoine qui continue à appartenir à ceux qui le font vivre.
Enfin, aucune politique de préservation ne peut réussir durablement sans une prise de conscience collective et nous avons tous un rôle à jouer : les institutions, les professionnels, les propriétaires, les artisans, les citoyens, les investisseurs et les nouvelles générations.
Apprendre à regarder autrement nos villes, respecter les détails architecturaux, protéger les espaces communs, valoriser les métiers traditionnels et transmettre notre histoire sont autant de gestes qui participent à cette responsabilité.
Nous devons apprendre à considérer notre patrimoine non comme une lourde charge héritée , mais comme une richesse à faire fructifier avec discernement.
Le Maroc a besoin de se développer culturellement ,d’innover et de construire son avenir, mais il possède également un héritage précieux, façonné par des siècles d’histoire et par la rencontre de différentes influences culturelles beaucoup d’entre elles bénéfiques, mais des fois désastreuses.
L’un ne doit pas se faire au détriment de l’autre.
Au fond, la véritable modernité ne consiste pas à rendre nos villes semblables à toutes les autres,elle consiste à leur permettre d’évoluer tout en préservant ce qui les rend reconnaissables, singulières et profondément marocaines.
Moderniser notre patrimoine, c’est lui donner les moyens de vivre plusieurs siècles encore, le défigurer, ce serait priver les générations futures d’une partie de leur mémoire et leur histoire.
Nous sommes les héritiers de ce que nos prédécesseurs ont construit, imaginé et transmis, nous avons désormais la responsabilité et le devoir de faire en sorte que cet héritage ne soit ni abandonné au temps ni sacrifié à une modernisation mal pensée.
Car nous ne sommes pas propriétaires de notre patrimoine pour un instant seulement, nous en sommes les gardiens pour les générations qui viendront après nous.
Et le véritable progrès sera peut-être celui qui nous permettra de regarder nos villes demain avec la même émotion que celle que nous éprouvons aujourd’hui devant leurs plus belles traces du passé.