La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est officiellement en marche, portée par une ambition historique : transformer le continent en un espace économique intégré capable de stimuler le commerce intra-africain et de réduire la dépendance aux marchés extérieurs. Pourtant, sur le terrain, la réalité demeure beaucoup plus contrastée. Le commerce intra-africain continue de plafonner autour de 15 % des échanges totaux, un niveau très éloigné de celui observé en Europe ou en Asie, où il dépasse souvent les 50 % à 60 %.
Ce décalage s’explique par un facteur central : l’écart entre les cadres politiques et les capacités opérationnelles. Si les accords commerciaux posent les bases de l’intégration, ce sont les infrastructures et les processus logistiques qui en déterminent l’efficacité réelle. À ce titre, les corridors de transport, routiers, ferroviaires et portuaires, constituent aujourd’hui le véritable champ de bataille de l’intégration africaine.
Des progrès tangibles sont visibles sur certains axes stratégiques. Des investissements dans les infrastructures ont permis de réduire les temps de transport de 20 % à 40 % sur des corridors clés, notamment en Afrique de l’Ouest et en Afrique de l’Est. Ces améliorations concernent à la fois la qualité des routes, la modernisation de certains postes frontières et l’introduction de systèmes de digitalisation partielle des procédures douanières.
Cependant, ces avancées restent largement freinées par des blocages persistants. Dans de nombreux cas, les camions sont contraints de s’arrêter pendant 48 à 120 heures aux frontières, en raison de contrôles multiples, souvent redondants, et de procédures administratives lourdes. Sur certains axes, un transporteur peut subir jusqu’à 15 ou 20 contrôles différents sur un seul trajet transfrontalier. Cette fragmentation administrative engendre des retards, mais surtout des coûts supplémentaires considérables.
Ces inefficacités ont un impact direct sur les prix. Les coûts logistiques en Afrique représentent souvent 30 % à 40 % du prix final des marchandises, contre 10 % à 15 % dans les économies développées. Cela réduit la compétitivité des produits africains sur les marchés régionaux et internationaux, tout en pénalisant le pouvoir d’achat des consommateurs.
Au-delà des coûts, ces contraintes affectent également la fiabilité des chaînes d’approvisionnement. Les délais imprévisibles compliquent la planification des entreprises, limitent le développement de chaînes de valeur régionales et freinent l’industrialisation. Dans certains secteurs, comme l’agroalimentaire, ces retards peuvent entraîner des pertes significatives, notamment pour les produits périssables.
La ZLECAf reste donc un projet à double vitesse. Sur le plan institutionnel, les bases sont posées. Sur le plan opérationnel, les défis restent considérables. La réussite de cette initiative dépendra moins de la signature de nouveaux accords que de la capacité des États à harmoniser leurs procédures, à moderniser leurs infrastructures et à coordonner leurs politiques.
L’intégration africaine ne se jouera pas dans les sommets politiques, mais sur les routes, aux postes frontières et dans les systèmes logistiques. Tant que ces verrous ne seront pas levés, le potentiel de la ZLECAf restera partiellement inexploité.