Derrière les grilles silencieuses de la raffinerie de Mohammedia, à l’arrêt depuis une décennie, un nouveau scénario se dessine. Une société d’investissement basée à Dubaï, MJM Investments, a déposé une offre avoisinant les 3 milliards d’euros pour reprendre les actifs de la Samir, placée en liquidation judiciaire depuis 2016. Transmise au tribunal de commerce de Casablanca, la proposition, l’une des plus élevées jamais formulées, remet brutalement sur la table une question que le Maroc avait fini par contourner : peut-on rester durablement sans outil national de raffinage ? L’investisseur conditionne toutefois son engagement à un audit technique complet du site, afin d’évaluer l’état réel d’installations figées depuis l’été 2015 et le coût d’une remise aux normes industrielles et environnementales.
La chute de la Samir, noyée sous plus de 3,7 milliards d’euros de dettes après sa privatisation au profit de Corral Petroleum Holdings du Saoudien Mohammed Al Amoudi, avait marqué un tournant structurel. En fermant ses unités capables de traiter 200 000 barils par jour, soit près de 65 % des besoins nationaux, le royaume a basculé dans une dépendance totale aux importations de produits raffinés, exposant son marché aux fluctuations internationales et se privant d’un levier de stockage stratégique. L’impact social avait été immédiat : environ 1 000 emplois directs et 5 000 indirects envolés, transformant l’ancien poumon industriel de Mohammedia en friche sous surveillance judiciaire, régulièrement maintenue en l’état pour éviter son démantèlement.
Si elle aboutit, l’offre émiratie dépasserait nettement les propositions reçues lors de l’appel d’offres international de 2023 et relancerait l’idée d’une reconquête industrielle dans un secteur clé. Le tribunal doit examiner le dossier dans les prochains jours, avec en toile de fond bien plus qu’une transaction commerciale : la capacité du Maroc à reprendre la main sur une partie de sa chaîne énergétique, à réactiver un bassin d’emplois et à rééquilibrer sa balance commerciale. À défaut de repreneur, la Samir resterait le symbole d’un choix économique contraint, celui d’un pays importateur intégral de carburants dans un monde où l’autonomie énergétique est redevenue un marqueur de puissance.