La restauration d’Africa Hall à Addis-Abeba, bâtiment emblématique de l’unité panafricaine, vient rappeler une évidence : le patrimoine africain n’est plus seulement une affaire de mémoire, mais un levier d’influence, d’attractivité et de diplomatie. Le chantier, estimé à 42 millions de livres (selon la presse britannique), s’est achevé en 2024 après un travail titanesque de restauration — jusqu’à 13 millions de mosaïques replacées — et a été récompensé par un prix international de modernisme, signe que l’Afrique commence à faire reconnaître ses propres monuments comme éléments majeurs de l’histoire architecturale mondiale.
Cette dynamique se traduit aussi en chiffres : le nombre de sites africains inscrits au Patrimoine mondial est passé de 93 à 108 depuis 2018, selon l’UNESCO, une progression significative à l’échelle d’un continent longtemps sous-représenté dans les grandes cartographies patrimoniales internationales. Derrière la statistique, un enjeu politique : inscrire un site, c’est obtenir un label, attirer des financements, développer des compétences locales, et surtout sécuriser une place dans la compétition mondiale des récits.
Le patrimoine devient aussi un produit touristique. Les données d’ONU Tourisme indiquent une hausse des arrivées internationales de +4% en 2025 au niveau mondial, avec l’Afrique comme région la plus dynamique. Si la performance est d’abord portée par les grandes destinations classiques, l’effet “patrimoine” peut devenir un accélérateur : plus la destination est identifiable culturellement, plus elle se vend, plus elle justifie des infrastructures, plus elle crée de la valeur.
Mais cette “reconquête culturelle” reste fragile. Les sites patrimoniaux sont exposés à trois risques majeurs : insécurité, climat (érosion, inondations, stress hydrique), et sous-financement chronique des administrations culturelles. La question n’est donc pas “faut-il restaurer ?”, mais “qui finance, qui gère, qui monétise, qui protège ?”. Car sans modèle économique, la restauration devient un coup d’éclat ; avec un modèle, elle devient un secteur.
L’Afrique parviendra-t-elle à convertir son patrimoine en industrie structurée (tourisme, métiers, soft power), ou restera-t-elle dépendante de financements ponctuels et d’agendas extérieurs ?