Par Anass Chaker: Expert en Intelligence Économique
Introduction : La CAN comme théâtre d’opérations cognitives
La CAN organisée au Maroc a agi comme un révélateur. Non pas parce qu’elle aurait produit des polémiques exceptionnelles — toute grande compétition en génère — mais parce que ces polémiques ont été exploitées, structurées et recyclées comme matière première d’une bataille plus large. Une bataille informationnelle ciblant, non pas un match ou une équipe, mais la crédibilité du pays hôte.
Dans une lecture d’intelligence économique, l’enjeu réel n’est jamais l’événement sportif en lui-même. Il réside dans ce que cet événement incarne : une capacité d’exécution, une vitrine de soft power et un accélérateur de réputation à l’échelle africaine, voire internationale. La séquence CAN ne relève donc pas de l’accident. Elle s’apparente davantage à une répétition générale des pressions informationnelles qui s’intensifieront inévitablement à l’approche de la Coupe du Monde 2030.
1) Objet réel de l’attaque : la réputation comme actif stratégique
Dans une guerre informationnelle, la cible n’est ni l’équipe nationale, ni un arbitre, ni même une décision de jeu. La cible est un actif immatériel : la confiance. Cette confiance se décline à plusieurs niveaux. Elle concerne d’abord l’organisation ,la logistique, la sécurité, l’accueil. Elle touche ensuite à la neutralité institutionnelle , arbitrage, gouvernance sportive, crédibilité des instances. Elle renvoie enfin à la légitimité du pays hôte , son droit à organiser, son rôle continental, sa fiabilité perçue.
Altérer cet actif, même marginalement, suffit à diminuer le rendement global d’un événement. L’adhésion baisse, la sympathie se fragilise, la controverse s’installe, et le coût réputationnel dépasse largement le cadre sportif pour s’étendre à d’autres champs.
2) Architecture d’une campagne : de la contestation sportive à la délégitimation politique
La campagne observée durant la CAN suit une architecture bien connue des opérations d’influence. Elle démarre avant l’événement, s’alimente d’éléments “exploitables” pendant la compétition, puis se consolide après coup sous la forme d’un récit dominant. Le point central reste la préparation cognitive. Les accusations ne deviennent virales que lorsqu’elles trouvent un terrain déjà préparé : “le Maroc est favorisé”, “le système est verrouillé”, “les instances ne sont pas neutres”.
Une fois ce cadre posé, chaque fait de jeu ambigu devient un indice, chaque décision arbitrale discutable une preuve potentielle, et chaque réaction émotionnelle un témoignage. Le récit s’auto-alimente.
Dans ce dispositif, l’Algérie apparaît comme un acteur moteur. Non pas par de simples prises de position médiatiques, mais parce qu’elle dispose d’un intérêt structurel à fragiliser toute séquence renforçant le soft power marocain en Afrique. La rivalité régionale ne se joue plus uniquement dans les chancelleries. Elle se joue désormais sur le terrain des perceptions. Le sport offre, à cet égard, un canal idéal pour toucher des publics africains massifs, en contournant les filtres politiques traditionnels.
3) Stratégies d’influence utilisées : ce qui est fait, comment c’est exécuté, pourquoi cela fonctionne
La première stratégie observée est celle du préconditionnement cognitif. Elle consiste à installer une suspicion de principe avant même le début de la compétition. Il ne s’agit pas d’une attaque frontale, mais d’une construction progressive d’un climat. On y retrouve des insinuations sur l’organisation, des doutes sur la sécurité, des commentaires sur l’impartialité, et surtout une répétition constante du même soupçon, reformulé à l’infini. L’effet est précis : abaisser le seuil de crédibilité des accusations futures. Une rumeur n’a alors plus besoin d’être solide ; il suffit qu’elle soit cohérente avec l’idée déjà installée.
La seconde stratégie repose sur le déclencheur émotionnel. Toute compétition produit des zones grises : un penalty litigieux, un carton discutable, une VAR contestée. Une campagne d’influence attend ces moments, puis les exploite comme points d’entrée. À partir de là, le contenu n’a plus vocation à expliquer, mais à provoquer. Séquences courtes, arrêts sur image, commentaires d’experts soigneusement choisis, montages donnant une impression d’évidence. L’objectif n’est pas l’analyse, mais l’activation d’un réflexe émotionnel : indignation, injustice, colère.
La troisième stratégie est celle de la délégitimation institutionnelle, sans doute la plus structurante. Une attaque contre un match est passagère. Une attaque contre une institution s’inscrit dans la durée. Lorsque le récit devient “le système est acquis au Maroc”, on ne conteste plus une action isolée, on remet en cause la structure même qui décide. Le débat sportif glisse alors vers la suspicion politique. L’avantage stratégique est clair : il n’est plus nécessaire de démontrer à chaque match, il suffit de rappeler le “contexte” et de s’appuyer sur une mémoire polémique déjà construite.
La quatrième stratégie est celle de la coalition opportuniste. Les relais égyptiens ou sénégalais évoqués ne sont pas nécessairement des co-commanditaires. Ils peuvent agir comme amplificateurs, par convergence d’intérêts, rivalités sportives, frustrations ou simple logique d’audience. En intelligence économique, ce point est essentiel : une coalition d’influence peut être informelle. Elle se forme parce que le narratif est rentable ‘’en visibilité, en engagement, en positionnement politique ou identitaire’’. L’opération ne nécessite pas d’ordre centralisé ; elle nécessite un récit qui circule efficacement.
Enfin, la cinquième stratégie est celle de la saturation informationnelle. Il ne s’agit pas de convaincre rationnellement, mais d’occuper l’espace. Multiplier les prises de parole, les débats, les analyses, les micro-accusations. À force, une impression s’impose : “il y a un problème”. C’est un biais cognitif classique. La répétition finit par remplacer la preuve, d’autant plus facilement que la compétition bénéficie d’une forte exposition médiatique.
4) Signatures opérationnelles : reconnaître une manœuvre d’influence
La frontière entre polémique naturelle et opération d’influence ne se lit presque jamais dans un message isolé. Elle se révèle dans la structure d’ensemble : un narratif identique repris très rapidement par des relais multiples, des pics synchronisés après certains événements, des formulations quasi standardisées, des contenus courts recyclant toujours les mêmes “preuves”, et une capacité à remettre le sujet à l’agenda même lorsque l’actualité sportive évolue. Le marqueur le plus fiable reste la persistance. Une polémique naturelle s’éteint. Une campagne s’installe.
5) Doctrine marocaine de riposte : gérer le présent, préparer 2030
Face à ce type de guerre, la pire option reste l’improvisation. Une riposte efficace commence par un constat simple : le Maroc est entré dans une zone où la réputation est attaquée comme un actif stratégique. Cet actif doit donc être protégé avec la même rigueur que n’importe quel actif industriel, financier ou institutionnel.
La première brique consiste à se doter d’une capacité permanente de veille d’influence et de qualification en temps réel. Il ne s’agit pas d’une veille médiatique classique, mais d’une veille d’influence : cartographier les narratifs, mesurer leur propagation, identifier les relais pivots, détecter les moments de bascule, distinguer l’organique du structuré. Ce travail doit alimenter un centre de décision capable de trancher rapidement entre trois options : répondre, ignorer ou déplacer le cadre.
La deuxième brique repose sur la réponse rapide, multilingue et factuelle, mais surtout calibrée. En guerre informationnelle, un démenti tardif est inutile, et un démenti trop long devient contre-productif. L’efficacité repose sur des messages courts, étayés, répétables, facilement diffusables et préparés en amont. La vitesse et la clarté priment toujours sur la quantité.
La troisième brique, la plus stratégique, est le pré-bunking. Le Maroc doit expliquer avant d’être accusé. Cela implique de produire, en amont des compétitions, des contenus pédagogiques crédibles sur l’arbitrage, le fonctionnement de la VAR, les standards d’organisation, la sécurité et la gouvernance sportive. L’objectif n’est pas de convaincre, mais d’immuniser. Un public qui comprend les mécanismes devient moins vulnérable à la manipulation.
La quatrième brique concerne la diversification des vecteurs de crédibilité. Une réponse strictement institutionnelle est souvent perçue comme partisane. Il est donc nécessaire de s’appuyer sur un écosystème plus large : journalistes sportifs africains reconnus, anciens joueurs, analystes indépendants, experts de l’événementiel sportif, figures panafricaines respectées. En matière d’influence, la crédibilité du messager pèse parfois davantage que le message lui-même.
Enfin, la cinquième brique repose sur une approche assumée du soft power sportif. Tant que le sport est traité comme un sujet uniquement sportif, l’adversaire continuera à l’utiliser comme un outil politique. Le Maroc doit intégrer pleinement le sport dans sa stratégie d’influence globale, en cohérence avec l’horizon 2030. Cela suppose une continuité narrative fondée sur l’hospitalité, l’excellence d’exécution, la neutralité, la coopération africaine et la capacité à organiser à l’échelle mondiale. Les batailles d’image se gagnent dans la durée, rarement dans l’instant.
Conclusion : 2030 sera une bataille d’image autant qu’un événement sportif
La CAN a montré que le Maroc est désormais suffisamment central pour devenir une cible. C’est un indicateur de positionnement, mais aussi un avertissement. À l’horizon 2030, les mêmes méthodes seront plus rapides, plus professionnelles et plus internationalisées. Le Royaume devra donc passer d’une logique de défense ponctuelle à une logique de souveraineté narrative. La maîtrise du récit n’est plus une question de communication. Elle relève désormais de la puissance. En resumé ceux qui ne maîtrisent pas le récit subissent l’histoire… Ceux qui l’anticipent l’écrivent.