Investiture de Ouattara : une normalité institutionnelle sous tension

L’investiture d’Alassane Ouattara pour un quatrième mandat marque moins la continuité d’un pouvoir que la consolidation d’un système politique qui s’est, au fil des années, éloigné de l’exemplarité démocratique. Officiellement réélu lors d’un scrutin marqué par une participation minimaliste et par l’exclusion des principales figures de l’opposition, le chef de l’État ivoirien s’installe pour cinq années supplémentaires dans un contexte où légitimité politique et stabilité sécuritaire s’entremêlent sans jamais se renforcer mutuellement.

La mise en scène diplomatique de la cérémonie — rassemblant plusieurs chefs d’État ouest-africains — visait avant tout à afficher une normalité institutionnelle. Mais cette normalité reste fragile. Derrière le discours triomphant de Ouattara sur « la paix et la stabilité retrouvées » se cache une réalité plus complexe : un système politique verrouillé depuis la réforme constitutionnelle de 2016, utilisée pour justifier un nouveau cycle présidentiel malgré la limite des deux mandats. Cette interprétation, contestée par une large partie de la classe politique, révèle une évolution majeure du régime ivoirien : le droit constitutionnel y devient un instrument de pouvoir plus qu’un cadre de régulation.

Sur le plan sécuritaire, Ouattara met en avant la fragilité régionale et la montée du terrorisme pour légitimer la fermeté de son appareil d’État. Mais cette rhétorique ne peut occulter le ressentiment que nourrissent des pans entiers de la population face à la répression des manifestations, aux arrestations massives et à l’absence de compétition électorale réelle. Le message est clair : l’ordre prime sur le pluralisme. Un choix qui permet certes de maintenir l’illusion d’une stabilité, mais qui risque d’accroître la polarisation politique, notamment dans un pays marqué par une histoire récente de violences post-électorales.

Si la croissance économique — en moyenne 6 % par an — demeure un atout majeur pour Ouattara, elle ne suffit pas à atténuer les critiques internationales et internes sur la gouvernance politique. La Côte d’Ivoire apparaît aujourd’hui comme un paradoxe : un modèle de performance économique en Afrique de l’Ouest, mais un modèle contesté de gouvernance démocratique. La question centrale devient alors celle de la résilience d’un système qui, en verrouillant la scène politique, réduit les espaces de contestation légale et reporte le risque d’explosion à plus tard.

Dans un Sahel miné par les transitions militaires et les ruptures diplomatiques, Ouattara continue d’incarner pour les partenaires occidentaux un pôle de prévisibilité et d’alignement stratégique. Mais cette position, loin d’être neutre, alimente aussi les critiques dans un contexte régional où les discours anti-français gagnent du terrain. À 83 ans, le président ivoirien entame donc un mandat qui, plus qu’un simple prolongement, constitue un test : celui de sa capacité à transformer la stabilité imposée en stabilité acceptée — et à préparer une alternance crédible dans un pays qui ne peut plus se permettre un nouveau cycle de tensions.

Total
0
Shares
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Previous Post

Enlèvement au Niger nigérian : retour partiel des élèves, 150 toujours retenus

Next Post

Fès frappée par un drame : 19 morts dans l’effondrement de deux immeubles

Related Posts