L’autorité de régulation des médias du Gabon a annoncé mardi la suspension des réseaux sociaux « jusqu’à nouvel ordre », une décision aussi radicale que révélatrice des tensions actuelles entre le pouvoir et l’espace public numérique. Officiellement, la mesure vise à endiguer des contenus jugés inappropriés, diffamatoires, haineux ou insultants, accusés de porter atteinte à la dignité humaine, à la moralité publique, à la cohésion sociale et à la sécurité nationale.
La Haute Autorité de la Communication invoque également la prolifération de fausses informations, le cyberharcèlement et la diffusion non autorisée de données personnelles. Des dérives bien réelles, mais utilisées ici pour justifier une réponse globale et extrême : couper l’un des principaux canaux de communication de la population.
Cette suspension intervient dans un contexte de contestation sociale marqué, notamment dans le secteur de l’éducation, récemment fragilisé par des mouvements de protestation. Il s’agit de la première véritable épreuve politique pour le président Brice Clotaire Oligui Nguema, élu l’an dernier, désormais confronté à une grogne sociale que la fermeture des réseaux ne saurait faire disparaître.
Derrière l’argument sécuritaire, la décision interroge par son caractère disproportionné, voire contre-productif. Interdire les réseaux sociaux, c’est interdire aux citoyens de communiquer, de s’informer, de débattre et de s’exprimer. C’est confondre la régulation avec la censure, et le maintien de l’ordre avec l’imposition du silence. Plusieurs voix dénoncent une atteinte manifeste à la liberté d’expression, une accusation que les autorités rejettent sans apporter d’éléments convaincants.
Plus troublant encore, aucune précision n’a été donnée sur les plateformes concernées, la durée exacte de la suspension ou ses conséquences économiques et sociales pour un secteur déjà fragile. Dans un pays où les réseaux sociaux sont devenus un espace essentiel d’échange, de travail et de participation citoyenne, leur interdiction pose une question fondamentale : peut-on réellement préserver la cohésion sociale en empêchant les gens de se parler ?
En l’absence de réponses claires, le silence officiel alimente le sentiment d’une décision improvisée, révélatrice d’un pouvoir encore mal à l’aise avec la critique et la libre expression à l’ère numérique.