Après la mort de cinq soldats dans des affrontements liés à la guerre soudanaise, N’Djamena a ordonné la fermeture de sa frontière avec le Soudan jusqu’à nouvel ordre. Officiellement, il s’agit d’endiguer des incursions répétées de groupes armés venus du Darfour et d’empêcher que le conflit voisin ne déborde sur le territoire tchadien. Dans les faits, cette décision transforme plus de 1 300 kilomètres de frontière poreuse en zone sous haute surveillance, où la circulation des personnes et des marchandises est désormais suspendue, sauf pour des raisons humanitaires strictement encadrées.
Cette mesure intervient après une série d’incidents qui ont fait monter la tension. Mi-janvier, des combats près de Tiné avaient coûté la vie à des soldats tchadiens lors d’un échange de tirs avec des éléments des Forces de soutien rapide. Quelques semaines plus tôt, une attaque de drone attribuée à ces mêmes paramilitaires avait déjà tué deux militaires. De l’autre côté de la frontière, la ville soudanaise de Tina est devenue un champ de bataille disputé entre l’armée régulière et les FSR, chacune revendiquant tour à tour son contrôle. Chaque déflagration résonne désormais comme une menace directe pour la stabilité du Tchad.
Dans cette région où les frontières sont souvent plus sociales que géographiques, la fermeture a un coût humain immédiat. Depuis le début de la guerre au Soudan en avril 2023, des centaines de milliers de réfugiés ont trouvé refuge au Tchad, fuyant les violences du Darfour. Le conflit a déjà fait des dizaines de milliers de morts et déplacé près de 14 millions de personnes, une catastrophe que l’ONU qualifie de pire crise humanitaire au monde. En verrouillant son accès, le Tchad tente de se protéger tout en continuant, sous pression, à gérer l’un des plus importants afflux de déplacés de la région.
Le gouvernement tchadien affirme agir en légitime défense et prévient qu’il se réserve le droit de riposter à toute nouvelle violation de son territoire. Cette posture de fermeté s’inscrit dans un équilibre diplomatique délicat. Officiellement neutre dans la guerre soudanaise, le président Mahamat Idriss Déby Itno a pourtant été accusé à plusieurs reprises de soutenir indirectement les Forces de soutien rapide, des accusations qu’il rejette catégoriquement. La fermeture de la frontière apparaît ainsi aussi comme un message politique destiné à réaffirmer la souveraineté du pays face aux soupçons et aux pressions internationales.
Dans l’est tchadien, la décision a figé les échanges transfrontaliers qui faisaient vivre les communautés locales, mais elle traduit surtout une réalité plus large : la guerre au Soudan redessine les équilibres de toute la région. En coupant la route, N’Djamena tente de gagner du temps et de contenir l’onde de choc d’un conflit qui, chaque jour, se rapproche un peu plus de ses propres villes. Entre impératif sécuritaire et urgence humanitaire, le Tchad marche désormais sur une frontière devenue ligne de survie.